Qu’il s’agisse de sculptures, d’objets, d’éditions ou de vidéos, toutes les pièces d’Elodie Brémaud sont issues d’expéditions. Toutes portent la marque d’une dynamique tendue vers un but impossible, d’une tension propre à la marche où chaque pas engage vers une direction et reporte toute résolution qui serait extérieure à l’expérience même du trajet. Ce mouvement est celui d’une recherche en marche : tensions dialectiques et paradoxes devenant les éléments moteurs d’un travail qui s’affirme de plus en plus clairement. L'artiste semble réinterroger l’articulation entre documentation et expérience depuis le tissage contemporain de la réalité, de la fiction et du virtuel. L’intervention « on peut toujours chercher », prévue pour la Plaine du Plainpalais et conçue dans le cadre de ALPes, informe le piéton qu’une invraisemblable découverte a été faite sur le chantier. Le promeneur est alors orienté vers le musée où il peut aller observer une improbable pépite d’or de forme cubique : la matérialité de l’objet et sa mise en scène jouant un double jeu, une forme d’attestation de la trouvaille et la dénonciation d’un effet leurrant. Ce lien entre réalité et fiction se poursuit dans une invite à aller consulter un site internet qui, depuis une expérience virtuelle du territoire, rend compte d’une expédition réelle qui remonte le cours de la rivière de l’Arve, la rivière aurifère qui prend sa source au pied du Mont-Blanc et qui avait son delta à l’endroit même de la plaine. La matérialité d’un objet fictionnel et la virtualité d’un site internet deviennent donc les points d’appui pour que le spectateur, usager de l’espace public, parvienne à construire une relation à la réalité géographique du territoire.

Les processus « d’empreinte » ou « d’emprunt » sont récurrents dans le travail de volume d’Elodie Brémaud : moulages suspensifs, traces de trajets ou marquages spatiaux-temporels. Toute relation à l’espace se conçoit donc en fonction d’un indice temporel. Les informations gravées sur le monument du site de Gaillard soulignent l’écart entre la durée d’une marche et la codification GPS d’un déplacement en temps réel. Cet effet de décalage résonne avec celui présent dans les gravures du 18e siècle entre exactitude et représentation mythique des sommets alpins. Une nouvelle fois, Elodie Brémaud s’engage dans une quête impossible : partir sur les traces d’Horace Bénédicte de Saussure à la conquête du Mont-Blanc. L’impulsion naît de cet appel de l’impossible, mais l’énergie infructueuse qui en découle se transforme en une intraitable démystification vis-à-vis de l’origine ou d’un quelconque absolu. Devant cette pièce, le spectateur fait l’épreuve, tant sensible que mentale, d’un régime paradoxal d’espace-temps et y puise les termes d’une interrogation en partage sur notre rapport au territoire.

Judith Abensour