Elodie Brémaud aime les défis, ceux qui lui servent de prétexte à arpenter de nouveaux territoires, à pied de préférence. En digne héritière des pataphysiciens, elle entreprend de retrouver le Mont Perdu, de ramasser tous les cailloux d’un chemin (Chemin faisant, 2009), de ramener à son lieu d’origine un grain de sable trouvé dans le lit d’une rivière (À contre- courant, 2009), etc. L’artiste s’aventure toujours seule sur les chemins, unique spectatrice de ses pas et de ses découvertes. Sa pratique obsessionnelle de la marche sert alors de prétexte à une réflexion sur les formes du témoignage. Devant l’évidente impossibilité de capter sur le vif l’expérience vécue, les documents issus de ses explorations mettent en scène la supercherie nécessaire à rendre compte de ses exploits, voire parfois à les enjoliver. Elle montre ainsi en vidéo cette épuisante gymnastique qui consiste à s’éloigner et à revenir chercher la caméra qui la filme (À contre-courant, 2009). Tirant parti d’une expédition avortée, elle dessine « à distance », à partir d’images trouvées sur internet, des paysages qu’une tempête l’a empêché de parcourir et de saisir sur le motif (Sur les pas de M. de Saussure, 2010).

Puisant dans l’imaginaire de l’expédition et du record sportif, Elodie Brémaud s’intéresse à la logique de la spectacularisation qui l’accompagne, reprenant le motif du monument commémoratif, du panneau informatif, de l’objet-souvenir dont elle bouscule sans cesse les codes et les usages. Sur la stèle qui rend compte de son exploration des Alpes, elle fait graver les coordonnées GPS de son parcours, substituant au langage emphatique de la célébration, une écriture abstraite et illisible. Tandis qu’elle élève au sommet d’une montagne, un cairn formé de « cailloux » moulés en bronze, donnant à cette construction éphémère et collective, érigé par les randonneurs, la préciosité d’un véritable monument (En direction du Mont Perdu, 2009).

Athlète obstinée, l’artiste pousse jusqu’à l’absurde les mécanismes de la performance. Elle s’impose par exemple des mois d’entrainement drastiques pour un objectif aussi rébarbatif que physiquement exigeant : faire chaque jour pendant un mois le tour de l’île d’Yeu. De cette préparation physique, elle rend compte dans des séries de schémas aux critères d’évaluations complexes, qui dresse le tableau cryptique de ses performances quotidiennes (Devenir un héros – Programme d’entrainement quotidien, 2012). Dans une même dynamique de performance optimum, elle tente de résoudre le paradoxe du marcheur (Partir léger – Expédition tout confort, 2012). Reprenant le principe de l’ascension par paliers pratiquée en haute-montagne, elle met en place de savants stratagèmes, afin de pouvoir marcher une journée sans sac et trouver un campement tout équipé à l’arrivée. Une randonnée idéale qui nécessite à l’inverse une préparation colossale et fastidieuse en amont. Poursuivant cette réflexion, elle conçoit une unité d’habitation individuelle à traction pédestre (370 kg d’indépendance, 2012). Autonome et non-polluante, cet objet incarne la promesse de bénéficier du confort moderne, sans impact sur son environnement, au cours de ses pérégrinations. À ceci près que la densité des matériaux agréés haute qualité environnementale rend l’habitation trop lourde à déplacer. Soumises à la logique du double bind, les recherches récentes de l’artiste invite à réévaluer nos critères de performance.

Mars 2012, Paris
Hanna Alkema