Par Julien Zerbone

Texte paru sur le site du FRAC PDLL à l'occasion de l'exposition LES SUIVANTS ou les limites de nos capacités, 2017

Le 4 octobre 2015, le TOKEN CLASH, le bateau sur lequel s’étaient embarqués la plasticienne Elodie Brémaud et son coéquipier marin Eric Poiraud casse sa barre au large des Asturies, après quelques jours à peine de voyage. Ainsi s’achevait prématurément la tentative qu’ils préparaient depuis plus d’un an et qui devaient les mener jusqu’à l’Antarctique, au cours duquel l’artiste prévoyait de créer une bibliothèque mobile, réaliser des entretiens avec les navigateurs rencontrés en chemin, entretenir une correspondance avec le FRAC des Pays de la Loire et poursuivre une réflexion qu’elle mène depuis plusieurs années autour de l’acte artistique.
Comble de l’ironie – ou sens de l’histoire ? – ce périple les menait sur les traces d’une autre expédition malchanceuse, celle d’Ernest Shackelton, explorateur malheureux qui chercha en vain à traverser à pied, un siècle plus tôt, l’Antarctique, et dont le bateau, l’Endurance, fut broyé par les glaces. De cette déroute qui dura finalement trois ans et dont il parvint à revenir sain et sauf avec ses hommes d’équipage, nous ne conservons que les images prises par le photographe du bord et les journaux personnels écrits par les membres de son équipage à sa demande expresse.
Ce sont donc bel et bien les traces d’un échec qu’on suivi les aventuriers, échec cuisant mais non dénué de sens pour une artiste qui n’a eu de cesse d’interroger l’économie paradoxale du geste artistique, la notion de défi sans autre enjeu que l’acte lui-même, la tentative comme non achèvement radical. Préparation, action, avarie, tels sont les trois premiers chapitres d’un projet qui, du point de vue du temps passé à la préparation rapporté au temps d’action, apparaît comme pure dépense, pur désastre. Aux trois premiers, Elodie Brémaud ajoute cependant un quatrième chapitre à son exposition au FRAC des Pays de la Loire, suivant en cela l’exergue de L’Eloge de la fuite de Henri Laborit :
« Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. »
Cette fuite a pris la forme d’un déroutage, à savoir une traversée de l’Amérique latine jusqu’à Punta Arena, au large de l’Antarctique, au cours duquel l’artiste a poursuivi ce qu’elle n’a jamais perdu de vue, à savoir le récit. C’est ce récit que les visiteurs seront amenés à découvrir dans la cale reconstituée du Token Clash, à travers les voix d’actrices, de vidéos, de diagrammes et de retranscriptions des réactions provoquées par le naufrage.